HARMONIA UNIVERSUM  Auto Editions en ligne © Patinet Thierri

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VIAGER COQUIN :

PIECE DE THEATRE EN TROIS ACTES

© Jean Pierre Mailhan .

CD multimedia


Sujet :


Jacky, agent immobilier, informe ses amis, Florence et Philippe, que la maison de leurs rêves est proposée en viager à un couple sélectionné , mais aussi à des conditions très particulières : la future propriétaire devra se montrer très affectueuse avec son vieil occupant. Les trois amis échafaudent un stratagème : convaincre Angélique, la jeune employée de maison de Florence et Philippe, de se faire passer pour l'épouse de son patron afin de ne pas compromettre Florence dans ce curieux marché.



 

EXTRAIT

 


Viager Coquin

Acte I .








(Le rideau s'ouvre sur le salon de Philippe et Florence qui lisent des journaux financiers, le premier assis dans un fauteuil, la seconde dans un canapé. Angélique, très mini jupée fait irruption. Elle range négligemment quelques objets, puis se penche pour ranger des magazines. Philippe délaisse sa lecture pour regarder les jambes de son employée de maison. Son épouse s'en aperçoit et tente de ramener l'attention de son mari à sa lecture)

Florence : Et comment se porte la bourse ? Philippe : Nos marges bénéficiaires se réduisent...

Florence : C'est comme les jupes...Au fait Angélique, vous avez récemment fait une crise de croissance ?

Angélique : Non madame, à vingt-trois ans ce serait plutôt tardif

Florence : Excusez-moi, mais j'ai l'impression que vos jupes et robes deviennent de plus en plus symboliques.

Philippe : Vu son âge, nous ne pouvons tout de même pas l'obliger à s'habiller comme une caricature de nurse anglaise.

Angélique : Merci monsieur...Au fait, qu'est-ce que ça donne mes actions ?

(Angélique s'assoit sur le bras du fauteuil où se trouve Philippe et se blottit contre l'épaule de son patron pour pouvoir lire également le journal sous le regard sévère de Florence)

Florence : Je pense que monsieur pourra vous prêter son journal quand il aura fini de le consulter.

(La sonnette de l'entrée retentit, mais Angélique demeure absorbée par sa lecture)

Florence : Cha chonne Angélique, je veux dire ça sonne. Angélique : Bon, j'y vais (elle sort de la pièce).

Florence : Est-ce bien une brillante idée d'avoir appris à boursicoter à notre bonne...En plus, je trouve très inconvenant que tu te rendes dans sa chambre pour l'initier aux placements financiers et à l'aider à passer ses ordres de bourse...

Si maintenant, il faut également qu'elle vienne s'affaler contre toi pour vivre en commun le suspense des cours du jour...

Philippe : Mais ça m'amuse et puis c'est encore une gamine, elle a besoin d'être prise en mains...

Florence : De là justement mon inquiétude...

Angélique : (qui revient) C'est le hot-dog de l'agence immobilière. Florence : C'est un commerce d'un genre nouveau ?

Philippe : Ce doit être une tentative d'un jeu de mots...J'ai appris à Angélique que le mot hot dog signifiait chien chaud, et comme notre ami agent immobilier s'appelle Chamouillé...

Florence : Ah, parce que les cours de bourse s'accompagnent de cours de langue?

Philippe : Je n'oserai pas dire que les deux font la paire mais c'est souvent complémentaire...

Angélique : Je fais entrer la bestiole ?

Florence : Faites (Angélique sort puis revient un court instant après)

Angélique : J'annonce monsieur Jacky Chapouilleux, non pardon, Jacky Chamouillé.

Jacky : (qui s'effondre dans le canapé après avoir salué ses hôtes) Quel métier!

Philippe : L'immobilier est fiévreux ?

Jacky : Oui, et de plus je suis à nouveau seul, ma collaboratrice a démissionné...

Florence et Philippe : Encore ?

Jacky : Un client me l'a embarquée au cours d'un état des lieux...

Florence et Philippe : Encore ?

Jacky : La deuxième fois en six mois...

Philippe : Moi, on ne m'a jamais piqué ma secrétaire...

Florence : Normal, j'ai participé au recrutement.

Philippe : As-tu au moins conclu l'affaire ?

Jacky : Oui, mais dans la douleur...Il faut maintenant que je recrute une nouvelle assistante...

Florence : On pourrait te proposer Angélique, elle me semble posséder un bon sens commercial, Philippe s'efforce de l'initier aux mystères de la vie économique, et elle serait même bilingue...

Philippe : Non, elle est beaucoup trop tendre...Et puis je serais navré d'apprendre qu'elle se soit fait violer au cours d'une visite d'appartement...Au fait, Jacky, as-tu subi le même type d'épreuve dans des circonstances analogues?

Jacky : Oui...une fois...Je l'ai toujours caché...

Philippe : On la connaît...Ce n'était pas un homme ?

Jacky : Oui vous la connaissez, non, ce n'était pas un homme.

Florence : Alors c'est qui ?

Jacky : Je ne peux rien vous dire, secret professionnel.

Philippe : Vous prêtez serment dans les professions immobilières ?

Jacky : Non...

Philippe : Un secret sans serment, c'est une coquetterie...

Jacky : Coquet peut-être mais discret, elle est mariée.

Florence : Et nous sommes proches du mari ?

Jacky : Pas spécialement...Et puis après tout, ça remonte à un an, il y a prescription. Florence : J'ignorais qu'il existait une prescription annale en la matière.

Philippe : Alors, quelle est cette mystérieuse violeuse, affranchie de son crime sordide par une miraculeuse prescription.

Jacky : Madame Bardon, la bouchère. Philippe : Quoi ?

Jacky : Ben oui...Ils étaient intéressés par l'achat de l'appartement qui se trouve au-dessus de leur commerce, et où ils habitent aujourd'hui...Pendant la visite des locaux, elle s'est jetée sur moi, m'a renversé, puis m'a dit avec un regard gourmand : « depuis le collège j'ai envie de te passer à l'attendrisseur»... Ah oui, parce que dans la boucherie, on ne dit pas passer à la casserole, on dit passer à l'attendrisseur...Elle a dégainé de son corsage deux énormes seins avec des tétons monstrueux, des trucs qui relèvent du port d'arme et qu'on ne devrait pas porter sur soi...

Florence : Ca me semble difficile...

Jacky : Et j'ai été immolé sur une moquette de mauvaise qualité qui a brûlé mon tissu fessier... J'avais le derrière dans un état !

Philippe : Et bien, dis-moi, tu exerces un métier dangereux...

Jacky : Non pas sans conséquence...Depuis cet épisode, quand je me rends à la boucherie, je dois d'une part affronter les oeillades complices et déplacées de madame Bardon, et d'autre part le regard soupçonneux du mari qui, dès mon entrée dans la boutique, prend un malin plaisir à aiguiser ses couteaux.

Philippe : Il se doute de quelque chose ?

Jacky : Non, il me reproche en fait d'avoir distrait l'attention de son épouse, lors de la fameuse visite, pour qu'elle ne constate pas les diverses malfaçons...Non seulement je me fais violer, mais en plus je passe pour un escroc...

Florence : Je reste très réservée sur le qualificatif de viol...D'ailleurs l'échauffement fessier semble témoigner d'un moment intime plutôt long...

Philippe : Peut-être une fragilité insoupçonnée...Quoi qu'il en soit, ce métier devient très difficile...

Jacky : Je ne te le fais pas dire. Difficile, dangereux et de plus en plus inattendu. Figurez-vous que maintenant les propriétaires inventent un nouveau type de viager.

Philippe : Explique un peu.

Jacky : Ce que je vais vous confier est confidentiel...Vous connaissez bien sûr cette belle demeure, ancienne commanderie templière, juché sur la colline de Saint-Arbois ?

Florence : Oui, tout à fait, son propriétaire est un vieux monsieur...

Philippe : Mon grand fantasme

Florence et Jacky : Le vieux monsieur ?

Philippe : Non, cette propriété. C'est un vieux rêve...Mais, dis-moi, le propriétaire connaît quelques soucis financiers pour la proposer en viager ?

Jacky : Absolument pas ! Son problème est le suivant : il n'a pas de famille et refuse que son bien enrichisse l'état. Aussi il m'a confié, et ce à titre exclusif, la mission de rechercher un couple de gens bien éduqués et à sa convenance, attirés par sa demeure, qui pourraient recueillir celle-ci à son décès par le biais d'un viager. En fait la qualité des futurs acquéreurs est déterminante.

Florence : Nous ignorons ses critères mais des gens comme nous pourraient concourir ?

Jacky : Oh oui, vous représentez bien le couple-type.

Philippe : J'avoue ne pas comprendre. Nous sommes amis depuis longtemps, tu connais mon intérêt pour cette bâtisse ; pourquoi ne pas nous en avoir spontanément informés ?

Jacky : En raison des conditions contractuelles.

Florence : Mais si le viager n'est qu'un paravent, le bouquet et les mensualités doivent être financièrement supportables.

Jacky : Ils le sont d'autant plus qu'ils sont fictifs.

Philippe : Je réitère ma question : pourquoi n'as-tu pas immédiatement porté à notre connaissance cette affaire miraculeuse ?

Jacky : C'est gênant. Florence : Je ne vois pas en quoi.

Jacky : En fait, si monsieur Di Lorto, c'est son nom, il est d'origine italienne, ne désire pas d'argent, il exige en revanche des mensualités un peu particulières.

Philippe : Précise.

Jacky : Il s'agit d'attentions

Florence : Je suppose que seul, âgé et sans famille, il souhaite des visites, de l'assistance...

Jacky : Il s'agit d'attentions très attentionnées Philippe : Je ne comprends pas.

Jacky : Il s'agit d'attentions très attentionnées...que seul l'élément féminin du couple peut accorder...Dois je faire un dessin ?

Philippe : Mais c'est dégueulasse et impossible à concrétiser juridiquement.

Florence : C'est en tous cas une innovation en matière de droit de cuissage.

Jacky : Bien entendu, ce marché ne saurait faire l'objet d'un contrat. En revanche, on peut maquiller par une convention de complaisance qui, s'articulant sur des obligations classiques, s'apparenterait à un moyen de pression en cas de déloyauté d'une des parties...J'y travaille actuellement

Philippe : En fait un moyen de chantage déguisé.

Florence : Et il ressemble à quoi ce bonhomme ?

Philippe : Ca t'intéresse ?

Jacky : Au moins septuagénaire mais présentant bien, élégant, érudit, spirituel... Vous l'avez rencontré au moins une fois lors des dernières fêtes locales car, en sa qualité de président du comité de défense du vallon de Saint-Arbois, il avait prononcé une courte mais remarquée allocution.

Florence : Ah oui, je me rappelle, un homme âgé avec beaucoup de prestance, encore séduisant.

Philippe : J'avoue être surpris, je me souviens qu'après son discours, tu l'avais qualifié de fossile décadent.

Florence : J'ai revu mon appréciation.

Jacky : L'appréciation des femmes est évolutive...Enfin, n'en parlons plus.

Philippe : Dommage.

Florence : Et il se chiffre à combien le loyer sexuel ?

Philippe : Ca t'intéresse vraiment ?

Florence : Ca m'amuse.

Jacky : C'est à dire que l'on a pas encore fixé toutes les modalités...Je suppose qu'une visite de la dame chaque quinzaine pourrait être une fréquence envisageable.

Philippe : Soit deux visites par mois, c'est à dire vingt-quatre par an...Presque un mois dans une année !

Florence : Bien que peu doué pour le calcul mental, tu fais preuve d'un bouleversant réalisme mathématique à l'idée de prêter ta femme...Serait-ce par amour pour moi, mon chéri, ou par orgueil pour toi ?

Philippe : Je ne réponds pas à tes perfidies...Mais, après tout, si ça t'amuse d'assister le fossile décadent dans ses inventions perverses, il vaut mieux finalement devenir l'encore jeune maîtresse d'un vieux maniaque pour de l'immobilier de prestige que la Pygmalion d'un jeune con pour un hamburger bouffé sur un scooter.

Jacky : Stop. Je ne veux pas que vous vous disputiez à cause de moi. Autant j'aurais aimé vous voir acquéreurs de la commanderie, autant je ne voudrais compromettre Florence, même par amour pour son mari.

Philippe : Je ne lui en demande pas tant...

Jacky : Quoique, il y aurait peut-être une solution...

Florence : Que nous réserves-tu ? Il est vrai qu'entre le hamburger et la propriété, le choix est vaste.

Jacky : Vous n'avez jamais rencontré Di Lorto ? Je veux dire de près...Il ne vous connaît pas ?

Philippe : Non, nous vivons tout de même à trente kilomètres de la colline de Saint-Arbois et mes activités professionnelles m'en éloignent encore davantage.

Florence : Mais à quoi penses-tu ?

Jacky : Vous allez me juger très machiavélique, mais je me disais comme ça... Florence et Philippe : Et tu te disais comme ça ?

Jacky : Pourquoi ne pas présenter à Di Lorto Philippe en compagnie d'une autre femme qu'il ferait passer pour sienne ?

Philippe : Stratagème ingénieux, mais qui accepterait ? Si je fais appel aux services d'une call-girl, et si monsieur Di Lorto décide de vivre encore quelques belles années, la facture risque d'être salée.

Jacky : De plus, la fille chercherait certainement à nous trahir pour jouer individuellement sa chance.

Florence : Je me remets à votre expérience concernant les call-girls, ne pouvant rivaliser avec vous sur le sujet...En conclusion ce brillant stratagème ne repose que sur les épaules d'une personne familière...Le choix est limité.

Philippe : En ratissant large, je ne vois en effet que ma belle-mère, ma secrétaire et ma bonne.

Florence : Tu me ferais plaisir en n'associant pas systématiquement maman à toute situation sacrificielle.

Philippe : Sacrifice, sacrifice, pour qui ?...Josiane, ma secrétaire, a beaucoup de qualités, d'énormes qualités...Elle est pleine d'abnégation, elle est discrète et sûre, mais...

Florence : Mais quoi ?

Jacky : Ben...

Florence : Oui, je sais, elle n'est pas trop sexy.

Jacky : Les femmes sont parfois gentilles entre elles. Philippe : Reste Angélique...

Florence : (riant aux éclats) il est certain que ça ne lui déplairait pas de jouer la femme de monchieur Philippe, elle aime tellement monchieur Philippe. Mais avant de transformer Angélique en ersatz de bourgeoise, il faudra, en sus des cours de bourse et de langue, vous investir dans une formation accélérée... Sans parler de cet énorme cheveu sur la langue, de ce zozotement, et de votre différence d'âge.

Philippe : Une vingtaine d'années, ce n'est pas une différence d'âge, c'est une nuance de millésime...

Florence : Tu te prends pour un grand cru classé ? Philippe : Grand cru bourgeois me suffirait.

Florence : Il y en a qui vieillissent mal, et attention tout de même au goût de bouchon

Jacky : Il n'y a pas d'handicap insurmontable...Un certain nombre de mes clients vivent avec des femmes plus jeunes qu'eux, plus déconnantes...Quant au zozotement, beaucoup d'hommes considèrent cette anomalie comme un petit charme...

Florence : Chi maintenant, pour attirer vos chentiments...

Philippe : Ne te moque pas...Jacky a raison, après tout, nous pouvons tenter...Depuis deux ans, Angélique suit, en amateur, des cours de théâtre, on peut légitimement supposer quelle est capable d'assumer un rôle de composition.

Florence : Et comment pensez-vous convaincre Angélique, son affection pour son patron n'est pas sans limite.

Jacky : En l'intéressant au projet...

Florence : En lui cédant une part de copropriété de la commanderie, ça jamais!

Jacky : Non, une part de la vente de votre demeure actuelle, après acquisition de la commanderie.

Philippe : Un tiers, voire cinquante pour cent...

Florence : C'est beaucoup trop, cinq pour cent ça suffira.

Jacky : Je propose un pour cent par visite avec un maximum de cinquante pour cent.

Philippe : Tu as oeuvré dans la prostitution haut de gamme avant de te recycler dans l'immobilier ?

Jacky : Je n'ai aucune expérience de proxénète, mais j'ai l'intime conviction que Di Lorto agit par jeu. C'est un original un peu subversif, amusé surtout intellectuellement par cette situation scabreuse. J'ai l'intime conviction qu'il s'en lassera rapidement. Et puis, je crois que c'est aussi un humaniste convaincu, ce type d'arrangement n'est pas très flatteur pour son éthique...

Florence : Mon cher, l'histoire est pleine de grands hommes en général et d'humanistes en particulier dont la vie privée rimait peu avec exemplarité.

Philippe : On ne peut pas être une référence sur tous les tableaux...En réalité, l'aboutissement idéal pour cette histoire serait une mort rapide, en plein épectase dans les bras de sa jeune maîtresse.

Jacky : Quelle que soit l'ambition que nous pouvons nourrir pour monsieur Di Lorto, cette fin honorable est en principe réservée aux présidents de la république et aux hautes autorités ecclésiastiques.

Florence : Avant d'écrire la fin de l'histoire, il me semble prioritaire de recueillir l'adhésion de son héroïne. Si elle refuse, notre seul risque se limiterait à son indiscrétion. Mais, je dois le reconnaître, c'est une de ses rares qualités, elle est capable de ne pas ébruiter un secret.

Jacky : Alors, on l'appelle ?

Philippe : Maintenant ?...Ca ne peut pas attendre ?

Jacky : Nous disposons de peu de temps...Tâtons le terrain.

Florence : Je commence à m'amuser beaucoup. Je vais la chercher (Florence sort de la scène et revient quelques secondes plus tard avec Angélique. Pendant son Absence, Philippe et Jacky se sont levés).

Angélique, nous avons quelque chose d'important à vous dire. Asseyez-vous dans le fauteuil...Pas sur l'accoudoir, dans le fauteuil.

Angélique : A la place de monsieur Philippe ? Florence : Tout a fait.

(Manifestement gênés pour introduire la discussion, Florence, Philippe et Jacky, tournent autour d'Angélique qui suit avec inquiétude leur manège).

Angélique : C'est une danse du scalp ? Florence : Ma petite Angélique...

Angélique : Aïe aïe aïe...

Florence : Mais je n'ai pas encore commencé.

Angélique : Quand madame commence ses phrases par « ma petite Angélique», c'est que je vais me faire engueuler.

Philippe : Rassurez-vous, ce n'est pas pour vous faire des remontrances que nous vous avons demandé de venir, mais pour solliciter votre aide dans la recherche d'un subterfuge...

Angélique : Je ne sais pas si j'ai ça dans ma pharmacie...

Jacky : Il ne s'agit pas d'un médicament. Un subterfuge c'est une supercherie.

Angélique : Que des mots faciles à prononcer, surtout pour moi. Excusez-moi, mais ça ma fait penser à vermifuge.

Florence : En adoptant un langage plus réaliste, je dirai que nous avons besoin de vous pour raconter des bobards à quelqu'un afin d obtenir quelque chose de lui.

Angélique : Super, j'aime bien raconter des histoires...

Florence : J'ai en effet constaté un talent certain dans cette discipline.

Philippe : Nous devons auparavant, que vous acceptiez ou non, obtenir au moins un engagement : votre discrétion absolue.

Angélique : Vous l'avez, craché, promis, juré.

Jacky : Bien entendu, vous pourrez à tout moment, dire stop, je ne joue plus quand le rôle que nous avons prévu pour vous semblera impossible à tenir.

Angélique : Mais c'est quoi ce truc ?

Philippe : Il faudra, dans un premier temps, aux yeux d'une personne qui ne vous a jamais rencontrée, vous faire passer pour ma femme.

Angélique : Il faut que je me déguise en madame Florence ?

Florence : « Me déguiser en madame Florence »...J'ignorais jusqu'à présent que j'étais un personnage de carnaval.

Jacky : On ne vous demande pas de tenter de ressembler physiquement à votre patronne, mais de vous faire passer pour la maîtresse de maison, en adoptant des attitudes et un langage moins spontanés, plus retenus, plus...

Angélique : (regardant Florence) coincés. Florence : Je sens que je vais me mettre en colère.

Philippe : Peu importe ; il faut, dans un premier temps, qu'aux yeux d'un visiteur vous passiez pour ma jeune femme...

Florence : Ta très jeune femme

Philippe : Faut pas exagérer, notre diff, pardon notre nuance de millésime, j'y tiens, n'excède pas le quart de siècle.

Angélique : Et c'est quoi le deuxième temps ? Philippe : Quel deuxième temps?

Angélique : (s'adressant à Philippe) Vous avez dit deux fois « dans un premier temps ».

Jacky : Angélique, avez-vous déjà entendu parler de l'acquisition d'un bien immobilier par le système du viager ?

Angélique : Oui, c'est quand on donne tous les mois du fric à une personne âgée pour récupérer sa baraque quand elle casse sa pipe.

Jacky : Bien...Jusqu'à présent vous n'avez entendu parler que de loyers en espèces, ce qui satisfait une personne âgée ayant peu de ressources...Avez-vous déjà imaginé qu'une personne âgée, sans aucun problème de revenu et sans famille puisse donner ses biens en viager en échange de prestations, de services, d'attentions ?

Angélique : Tout est possible : la promener, lui rendre visite, lui faire la lecture, l'accueillir, la dorloter comme si c'était une mamie ou un papy...

Philippe : Elle a une bonne mentalité, et généreuse avec ça. Jacky : Mais Angélique, vous n'envisagez rien d'autre ?

Philippe : Imaginez que ce soit un homme d'âge certain, mais toujours vert, avec du tempérament coquin en réserve...

Angélique : S'il a des sous, il peut se payer une pute de temps en temps, il ne va tout de même pas proposer du viager au bordel...

Florence : Ca ne sert à rien de tourner autour du pot ! Nous connaissons le cas d'un vieux monsieur, mais présentant bien, qui veut transmettre sa splendide demeure à un couple sélectionné et dont la femme aura pour lui, régulièrement, disons de temps à autre, quelques...gâteries, qui ne relèvent pas des friandises ou de la pâtisserie...

Jacky : Et la splendide demeure en question est le rêve de vos patrons.

Angélique : A coup sûr, c'est la maison des templiers de Saint-Arbois !

Jacky : Gagné ! Vous êtes au moins attentive aux désirs de vos patrons.

Angélique : (après un temps de réflexion son regard s'illumine) Ah, c'est pour ça qu'il faut que je passe pour madame Florence...Mais c'est pas la peine...

Philippe : Et pourquoi donc ?

Angélique : Parce que madame Florence est encore assez bien conservée pour plaire à vieux vicieux.

(Angélique, très satisfaite par ce qu'elle prend pour un éclair de lucidité continue à sourire. Philippe et jacky se prennent la tête dans les mains, Florence est effondrée).

Florence : Je chens, je veux dire je sens que je vais exploser... Angélique : Mais je vous assure, madame, je suis sincère. Florence : Elle est hallucinante.

Jacky : Nous vous croyons Angélique, mais le problème n'est pas là...Madame est l'épouse de monsieur.

Angélique : Merci de me le rappeler, mais j'avais déjà remarqué.

Philippe : Et je ne peux pas, Angélique, donner en pâture ma propre femme.

Angélique : Alors, on sacrifie la petite bonne.

Jacky : Nous vous rappelons qu'il ne s'agit que d'une proposition...Ce n'est pas un ordre...Et puis, il y aura des compensations.

Philippe : Si nous réussissons à acquérir cette propriété grâce à vous, Angélique, nous vendrons la demeure où nous vivons actuellement, et nous vous céderons une part de la vente.

Jacky : Une part significative (Florence, derrière Angélique, fait de grands gestes invitant à la modération).

Angélique : Significative ou pas, on me demande de faire la pute.

Philippe et Jacky : mais non.

Angélique : vous appelez ça comment ?

Jacky : Vous êtes une sorte d'ambassadrice.

Angélique : Pas du quai d'Orsay, plutôt d'une arrière cour...Et madame approuve?

Florence : L'idée de cocufier mon époux, même par procuration, ne m'est pas très agréable, et je trouve normal que vous soyez choquée...Mais je vous rappelle que vous êtes notre seule carte de substitution et que vous êtes entièrement libre de refuser de nous rendre ce service...Nous n'en reparlerons plus.

Angélique : Je n'ai pas encore dit non...Mais avant de donner définitivement ma réponse, je souhaiterais avoir une entrevue avec monsieur.

Florence : Je vous rappelle que vous êtes également à mon service.

Angélique : Vu ce qu'on attend de moi, je vais surtout être préposée aux sévices des messieurs.

Jacky : Nous pouvons tout de même accéder à cette demande... Viens avec moi Florence dans le bureau. Nous allons appeler Di Lorto pour faire avancer le dossier au cas où Angélique serait d'accord.

(Florence et Jacky sortent. Angélique se lève et les bras croisés toise sévèrement Philippe)

Philippe : Je sais ce que tu vas me dire...Que je suis un chalaud, un salaud...Une ordure... Tu as raison d'être en colère...Mais l'idée n'est pas de moi, c'est Jacky qui a tout manigancé...Je ne pouvais m'y opposer que timidement car sinon Florence aurait eu davantage de doutes sur nos relations...D'ailleurs j'espérais que tu refuserais immédiatement...Pourquoi vouloir réfléchir... L'idée que quelqu'un d'autre te serre dans ses bras me terrorise...Alors, en plus, un vieux cochon...

Angélique : (qui s'exprime sans cheveu sur la langue) Arrête avec tes excuses foireuses... Mon statut évolue, je passe de bonne maîtresse à celui de loyer incarné...Quand je pense que tes promesses m'annonçaient un avenir radieux; je me vois aujourd'hui invitée à jouer le rôle de jouet sexuel pour troisième âge en goguette...

Philippe : Tiens, tu t'exprimes normalement

Angélique : Toujours quand je suis en colère. C'est pourquoi dans les troupes de théâtre amateur, je récupère toujours les rôles de tyrans hystériques ou de marâtres autoritaires...Et puis je tiens la route dans les exercices de diction :

. Sachez que Sacha cherche ses cent six sachets chez Sancho le changeur et que le chien du sage chasseur chasse ses chats dans les souches sèches des sauges sauvages.

. Le fisc fixe exprès chaque taxe fixe excessive exclusivement au luxe et à l'exquis.

. Si cent scies scient six cigares, six cent six scient six cent six cigares. . Seize jacinthes sèchent sur treize sachets sales

. Combien ces six saucissons-ci ? Ce sera six sous ces...

Philippe : Cava, je suis convaincu...Finalement je préfère quand tu zozotes...

Angélique : (reprenant sa voix normale) Tu sais, je t'aime assez pour être idiote...Je vais t'aider à avoir cette foutue baraque...Où tu vivras heureux...Avec ta coincée de bonne femme...

Philippe : Justement non ! Angélique : Et pourquoi ?

Philippe : Parce que ça me sera plus facile de divorcer en ayant deux maisons. La commanderie est surtout un rêve personnel. Florence, quoi qu'elle en dise, se plaît beaucoup ici...Mais, une fois de plus, tu n'entreras pas définitivement dans ma vie en entrant dans le lit de Di Lorto, même si, selon Jacky, il se lassera rapidement de ce jeu sordide. D'après ce que l'on sait de lui, il chercherait plutôt à flatter un goût certain pour l'originalité, voire la provocation, qu'assouvir les restes d'un tempérament tyrannique.

Angélique : S'il casse sa pipe dans vingt ans, je vais passer de l'octogénaire au centenaire pour récupérer un sexagénaire, un vrai bain de jouvence...Je pourrais inscrire sur ma carte de visite : experte en gâteries pour vieux propriétaires...Je n'imaginais pas que mon attirance pour les hommes mûrs m'amènerait dans le lit des anciens combattants...Après tout, c'est peut-être la destinée des nanas, il faut à un moment accepter un racket sexuel, pour trouver un logement, pour trouver un boulot, pour garder un boulot, pour tout simplement ne pas être seule.

Philippe : Une dernière fois, je refuse que tu te sacrifies.

Angélique : (prenant Philippe par le cou) J'ai dit que j'allais t'aider et je le ferai...Mais je vais modifier le scénario...Moi aussi j'ai entendu parler de ce bonhomme, et ce qu'on m'a rapporté ne correspond pas à ce jeu à la con...Alors si il veut jouer papy, on va être deux.

Philippe : Que vas-tu faire ?

Angélique : D'abord, il ne s'attend pas à rencontrer quelqu'un qui pourrait être sa petite fille, ce qui peut ébranler son projet...

Philippe : Je préfèrerai que tu emploies un autre verbe.

Angélique : C'était pourtant bien français, il n'y a pas que le train qui s'ébranle Ensuite, je jouerai à fond le personnage de la jeune femme fragile et délicate, manifestement pas taillée pour la situation. A mon avis, s'il est ce qu'on en dit, il s'arrêtera tout net, mais il pourra tenir compte de notre esprit de sacrifice pour nous céder sa maison.

Philippe : Contrairement à ce que tu as dit, l'amour est loin de te rendre idiote, ma chérie.

(Philippe prend affectueusement Angélique dans ses bras. Florence et Jacky reviennent et les surprennent)

Florence : Mais que fais-tu ? Tu l'entraînes ?

Philippe : Je t'en prie, Di Lorto et moi, on ne joue tout de même pas dans la même catégorie. Je la consolais tout simplement.

Jacky : Quoique, finalement, l'idée n'est pas mauvaise ; une petite transition avec un homme de la quarantaine...

Florence : Non mais, et puis quoi encore !

Jacky : C'est tout de même pas facile pour cette pauvre gosse. Philippe : Et qu'est-ce qu'il en pense Di Lorto ?

Jacky : Très emballé. Il est vrai que j'avais préparé le terrain...Je lui avais déjà parlé de vous...Au cas où...

Philippe : Quel sens de l'anticipation.

Jacky : Il était temps...D'une nature impatiente, il s'apprêtait à rencontrer les...je ne devrais pas vous le dire...déontologie oblige...les Brocquillard.

Florence : C'est une plaisanterie ?

Philippe : Et ils n'ont même pas de bonne, seulement un jardinier Portugais...Pour la substitution, ça ne va pas être facile.

Florence : Nous pensions que tu ne lui avais proposé aucun couple.

Jacky : Il fallait que j'en aie sous le coude, pas très compétitif pour que la comparaison vous soit favorable.

Florence : Madame Brocquillard...Celle qui dirige la chorale de l'église Saint-Hilaire ?... Et elle était d'accord ?

Jacky : Ben oui.

Philippe : Elle est plutôt...enrobée. Il est vrai que pour le chant, il est préférable de disposer de gros poumons, type quatre-vingt quinze D.

Jacky : (nostalgique) Mais curieusement, elle appartient à cette catégorie de femmes pulpeuses qui, par une sorte de miracle et contrairement aux constatations habituelles, sont plus désirables nues que vêtues...

Florence : C'est une appréciation vécue, je n'oserai pas dire...sur le tas ?

Jacky : Euh... secret professionnel.

Philippe : Encore un état des lieux qui a mal tourné...J'ignorais que pour un agent immobilier la conscience professionnelle, portée à son degré ultime, imposait, en sus de la connaissance précise des locaux proposés, la visite intime et systématique des clientes intéressées...

Florence : Madame Bardon, madame Brocquillard, est-ce que par hasard tu collectionnerais tous les gros bonnets du canton ?

Angélique : Madame Bardon aussi ?...Les psychologues considèrent que la chasse aux gros nénés traduit la recherche récurrente du sein maternel...

Jacky : Et si on reparlait de nos affaires ?

Philippe : Quelle est la suite du programme ? Que t'as dit Di Lorto ?

Jacky : Il aimerait venir prendre l'apéritif demain en fin d'après midi...Angélique est-elle d'accord ?

Angélique : Je le suis.

Jacky : Vous êtes une chic fille, Angélique.

Florence : Il est vrai que dans ce contexte très particulier, je vous cède facilement ma place et je suis sensible à ce que vous faites pour nous, et que je n'aurais pu faire.

Angélique : Mais qu'est-ce qu'on va faire de madame ?

Florence : Je vais rester dans la maison, je crois que j'ai une petite idée

Philippe : Que nous mijotes-tu ?

Florence : Ce sera une surprise, vous verrez...

Angélique : Il faudra que demain matin madame me fasse essayer des vêtements...Je n'ai pas beaucoup de tenues classiques dans ma garde-robe.

Florence : J'ai conservé des tailleurs que je ne mets plus mais qui doivent correspondre à votre taille. Rassurez-vous, Angélique, je saurai vous...déguiser.

RIDEAU

FIN DU PREMIER ACTE.


 

 

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